11. Jamais ils ne cessent de se plaindre de la répétition, mais savent-ils ce qu’est l’absence de répétition ? Ils ignorent quelle est leur chance, tout comme ils ignorent ce qu’ils demandent. Leurs souhaits seraient-ils exaucés qu’ils demanderaient aussitôt le retour de la répétition : ils ne sauraient supporter la diversité. On peut imaginer que des êtres formés dès leur jeunesse dans la diversité puissent vivre confortablement dans cet environnement ; mais il en va tout autrement pour ceux qui ont grandi dans un monde sans particularités marquées : les transplanter dans un monde d’une tout autre nature, qu’ils ne pourront jamais comprendre, c’est assurément les condamner aux pires souffrances et même à la folie.

Si j’imagine bien les choses, car c’est tout ce que je peux faire en raison de mes expériences limitées par la nature même de notre monde, il doit y avoir deux types de connaissances possibles : l’une convenant à un monde où tout se ressemble et l’autre à un monde où tout est différent. Notre monde nous offre une prise par laquelle nous pouvons le comprendre, et, au lieu de nous plaindre, il faudrait nous montrer reconnaissants. En raison de ce qu’il est, il nous permet d’avoir de lui une connaissance absolue et universelle : comme tout s’y ressemble et puisqu’il y a bien peu de choses différentes qui le constituent, nous pouvons en faire l’objet d’une science exacte et infaillible. Quand nous avons vu une marche, nous pouvons presque dire que nous les avons toutes vues ; et il en va ainsi pour tous les différents éléments de notre monde. Par contre, en ce qui concerne le monde que j’imagine et où tout se distinguerait de tout, il ne pourrait y avoir que des connaissances particulières, ou encore des connaissances générales sur certaines choses particulières. Car il ne peut y avoir de science que du général, posez-vous alors cette question : « Voudriez-vous vivre dans un monde où il ne peut pas y avoir de science ? »

Imaginez-vous qu’une foule de choses différentes puissent exister ; imaginez-vous que des milliards de caractéristiques distinguent toutes ces choses les unes des autres ; imaginez-vous qu’une même chose se transforme sans arrêt pour en devenir successivement plusieurs autres ; imaginez-vous qu’une chose puisse en être plusieurs différentes à la fois, selon les différents points possibles ; imaginez-vous, encore pire, que vous puissiez être une de ces choses. Maintenant vous savez ce que vous dites vouloir, c’est-à-dire vivre dans un monde où tout vous glisse entre les doigts, y compris vous-mêmes, où la connaissance est impossible, car elle n’est toujours qu’une connaissance partielle, circonstancielle et éphémère. Dans ce chaos où l’intelligence la plus grande ne pourrait pas voir d'ordre, vous ne pourriez qu’être angoissés, vous ne pourriez que devenir fous, vous ne pourriez que désirer la mort. Alors n’espérez plus vivre dans ce monde, qui n’est d’ailleurs qu’une chimère. Contentez-vous plutôt du monde qui vous entoure et apprenez à en apprécier la beauté et la perfection.

 

 

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