12. Voilà déjà bien longtemps que je parcours cet Escalier et jamais je n’ai ressenti le besoin de me plaindre des répétitions de mon existence. À vrai dire, il m’est même impossible de comprendre les plaintes de mes congénères à ce sujet : ce qu’ils appellent des répétitions n’en sont certainement pas. Comment peut-on manquer de jugement et de sens de l’observation jusqu'à confondre ensemble des choses qui diffèrent suffisamment pour mériter des noms différents ? Chaque révolution comporte de légères différences et s’additionne aux autres ; c’est  pourquoi il n’y a jamais de répétitions parfaites et de révolutions identiques. Alors vous seriez bien mal avisé de prendre aux sérieux les plaintes de ces pleurnichards ! D’ailleurs, la diversité de leurs lamentations nous montre que leur existence n’est pas aussi répétitive qu’ils tentent de se le faire croire. S’il en était vraiment ainsi, comment pourraient-ils passer par un aussi grand éventail de plaintes ? Un jour l’un se plaint de monter plutôt que de descendre l’escalier, le lendemain il trouve insupportable de rencontrer un descendant à chaque marche, le surlendemain il craint d’atteindre l’extrémité de l’Escalier car il ignore ce qu’il y trouvera. Le descendant, pour sa part, se plaint en certaines occasions de l’arrogance des ascendants, de la honte de la descente, de l’enfer de la répétition, etc. Tant de plaintes différentes ne peuvent avoir pour cause l’éternel retour d’une même chose. Si vous prenez plaisir à défendre ces braillards, vous expliquerez tout par l’éternel retour d’une situation complexe. D’accord, je vous accorde qu’il s’agit bien d’une situation complexe ; mais n’oubliez pas qu’en disant cela vous êtes plus en accord avec moi qu’avec eux, qui sont persuadés de la simplicité désolante de leur existence. Et puis, quand il est question d’une situation grandement complexe, la répétition parfaite est impossible ; il s’agit plutôt d’une reprise ayant ses particularités, particularités déterminées et qui se combineront avec celles des précédentes, comme elles détermineront les particularités des suivantes et se combineront avec elles.

Alors pourquoi mes pairs se plaisent-ils à se plaindre de toutes ces manières ? Pourquoi en cherchent-ils activement de nouvelles ? Bien qu’on puisse d’abord croire qu’ils tentent de se prouver que leur vie est répétitive, ils essaient plutôt d’exagérer le caractère non répétitif de celle-ci. Évidemment, ils ne le disent pas et peut-être n’en sont-ils même pas conscients ; mais c’est tout de même ce qu’ils font. Paradoxalement, c’est la conception erronée de leur existence qui leur permet de la rendre encore moins répétitive, quoiqu’elle le demeure encore à leurs yeux, puisqu’ils semblent vouloir exclure leurs pleurnichements de leur existence ou ne pas leur reconnaître assez d’importance pour qu’il vaille la peine de tenir compte d’eux, et cela même s’ils y consacrent le plus gros de leur temps. Allez donc y comprendre quelque chose !

En ce qui me concerne, je profite de toutes les subtiles différences de mon existence. Chaque marche et chaque virage, à toutes les fois que je la gravis ou que je le prends, m’apparaissent comme une nouvelle marche ou un nouveau virage. Le frottement de la poussière roulant sous mes chaussures, l’angle à partir duquel je regarde, l’endroit précis où je mets les pieds, le vol sautillant de mon ombre sur les marches, tout cela est chaque fois différent, pour qui sait regarder. Pour qui en est incapable, il n’y a plus qu’à se plaindre.

 

 

Amusements

Ascensions

contorsions

Tous