13. Ceux qui disent du néant qu’il est noir n’y connaissent rien du tout : le néant ne peut être que blanc. Si vous êtes dans le noir, vous n’êtes pas pour autant dans le néant : vous pouvez toujours vous imaginer qu’il y a quelque chose que vous ne voyez pas. Mais si vous êtes dans le blanc, croyez-moi, il est impossible d’imaginer que quoi que ce soit puisse exister. Dans la lumière aveuglante, si l’on ne voit rien, c’est qu’il n’y a rien. L'existence du néant est alors évidente et indéniable, alors que dans le noir elle est toujours incertaine.

C’est moi, juste là, assis dans les marches et contemplant le vide, qui vous le dis. Peut-être vous demandez-vous qui je peux bien être, mais je suis dans l’incapacité de vous répondre ; il y a si longtemps que je fixe du regard la vacuité environnante que je ne saurais dire combien de temps s’est écoulé depuis que j’ai décidé de m’asseoir dans cet escalier et de rejeter tout ce qui existe, pas plus qu’il m’est possible de me souvenir de celui que j’étais jadis. Cela me semble faire une éternité et celui que j’étais n’a sans doute plus rien à voir avec celui que je suis maintenant. Je n’arrive même pas à me souvenir si j’étais de ceux qui croyaient gravir ses marches ou de ceux qui croyaient les descendre, ni même si j’avais décidé un jour, avant de m’enfuir, de faire volte-face. Tout cela n’a d’ailleurs aucune importance puisque, d’une manière ou d’une autre, on tourne toujours en rond. La seule chose dont je me souviens clairement est qu'il m'était impossible de m’arrêter parce qu'alors mon voisin de derrière me heurtait ou, encore pire, me marchait sur les talons, ce qui était encore plus insupportable que la promenade sans fin.

Il y a, comme je le disais, une éternité que j’ai tourné le dos à l’existence dont se contentent tous les autres. Mais faute d’avoir trouvé mieux ou encore d’avoir imaginé mieux, je n’ai trouvé que le néant pour s’y substituer. Vous m’accuserez sans doute de manquer d’imagination, mais j’aimerais bien vous y voir ! C’est plutôt vous qui manquez d’imagination ! N’êtes-vous point capable de concevoir ce que cela peut être de n’avoir rien connu d’autre que cet Escalier infernal, qui semble monter sans monter et descendre sans descendre ? Comment pourrais-je imaginer autre chose que ce que je sais exister et que l’inexistence de ce que je sais exister ? Si vous croyez que cela est possible, vous avez à la fois trop et pas assez d’imagination : trop parce que vous imaginez que ce qui est impossible est possible, pas assez parce que vous êtes incapable de vous mettre à ma place. Mais, malgré tout, vous êtes sans doute plus apte à me comprendre que tous ces prisonniers de l’Escalier.

Vous en avez sans doute assez de m’entendre pleurnicher et sachez que j’en ai encore plus marre que vous. Il y a une éternité que je répète en moi les mêmes paroles ; comptez-vous donc chanceux de les entendre pour la première fois, réjouissez-vous donc que je ne vous aie pas dérangé plus tôt pour me confier à vous. Vous me dites que je devrais faire le grand saut ; voilà déjà quelques milliers de fois que je me suis dit la même chose. Mais je ne vous en veux pas de répéter ce que je n’ai cessé de me répéter depuis que je suis assis sur ces marches : cela, plutôt que m’ennuyer, donne une nouvelle saveur à mes pensées et à mes projets. Admettons que mes vieux genoux puissent se déplier et que mes jambes veuillent bien me mener dans le néant ; que se produirait-il alors ? Je ne saurais dire, et c’est pourquoi je suis toujours assis ici, craignant de commettre l’irréparable. Vous pensez peut-être que je ne sens pas l’appel du néant, que je ne vois pas en lui le remède à mon existence ; mais il n'y a rien de plus faux ! C’est que je ne suis pas certain de tout ce qui pourrait découler de mon entrée dans le néant : il n’est pas certain que je me dissolve. Le contraire ne risquerait-il pas de se produire ? Ne risquerais-je pas alors de contaminer le néant en apportant avec moi l’existence, mon existence, et avec elle toute sa grisaille ? Je serais alors l’agent par lequel se répandrait cette aberration qu’est l’existence. Je demeure donc assis, préférant mes souffrances actuelles aux regrets qui pourraient être les miens si j’osais mettre le pied dans le néant. Si je ne peux me fondre dans la vacuité, au moins puis-je la contempler. Peut-être le néant nous fera-t-il un jour le plaisir de dévorer cet immeuble, et nous tous avec lui.

Mais qu’on n’essaie même pas de me faire bouger ! Je sais très bien que votre curiosité peut vous pousser à commettre les pires atrocités. Vous n’avez que faire de mon sort et je ne vous écoute donc pas. Vous ne voulez que savoir ce qui se produirait si je décidais enfin d’obéir à l’appel du néant. N’insistez donc pas car cela n’arrivera pas !

 

 

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