14. La purge que j’espère tant n’allant certainement pas se produire bientôt, il me faut bien faire ce que je peux. Si je dois endurer l’existence des descendants, il faut au moins que j’en tire un quelconque profit ; si j’en étais incapable, si je les laissais m’empoisonner par leur simple présence, je ne vaudrais guère mieux qu’eux. Rien ne sert de me plaindre ; il y a déjà assez des descendants qui le font. Mais, heureusement, je sais ce qu’il me faut faire, et je l’ai déjà fait ! Ah ! que c’était amusant ! Mais ce n’est qu’un début… Et si mes farces suffisent à m’amuser, peut-être un jour seront-elles la cause de l’extinction des descendants. Vous mourez d’envie que je vous raconte tout, n’est-ce pas ? Je ne vous ferai pas attendre davantage, car je vois bien à votre impatience que vous êtes l’un des nôtres, que vous n’appartenez pas à la piétaille. Et, entre frères, ne faut-il pas être courtois ? Voilà donc mon histoire !

Il y a à peine une dizaine de révolutions, un descendant — le plus répugnant, le plus hideux des descendants ! — osa croiser mon regard ; la révolution suivante, l’impertinent osa même soutenir mon regard avec une arrogance absolument inacceptable ! Où donc irait le monde si on tolérait un tel comportement ! On ne défie pas un ascendant impunément, et surtout pas moi ! Animé par la plus juste des indignations, je décidai de mettre mon plan à exécution. Vous avez sans doute remarqué que ces abrutis de descendants sont superstitieux : tout est pour eux un présage favorable ou funeste. La moindre petite irrégularité suffit à les persuader qu’une catastrophe s’abattra sur eux. Allez donc savoir comment leurs têtes peuvent contenir autant de sottises alors qu’elles sont absolument incapables d’une pensée quelque peu complexe et rationnelle ! Bah ! qu’importe ! Tant pis pour eux et tant mieux pour nous !

« Assez parlé ! », me dites-vous ; et vous avez raison. J’en viens aux faits, et mon histoire, vous pouvez en être certain, ne vous déplaira pas ! C’est une histoire comme il ne s’en est pas passé depuis des révolutions, peut-être même jamais depuis la création de l’Escalier ! Et, par-dessus le marché, c’est une histoire à mourir de rire ! Vous grimacez d’impatience, je le vois bien ; encore une fois vous avez raison, mais c’est que les bonnes histoires doivent se faire désirer. Vous savez très bien qu’elles sont une denrée rare. Bon, d’accord, je ne vous fais plus patienter. Excusez-moi de vous avoir fait attendre aussi longtemps ; c’est que je suis tout excité, me trouvant précisément sur les lieux de l’incident ! Alors, allons-y !

Quelques révolutions plus tard, je croisai encore mon arrogant de descendant dans un tournant — l’endroit parfait pour qu’on ne me voie pas ! — et il osa une une fois de plus soutenir mon regard. S’il avait su ce qui l’attendait, il aurait baissé les yeux bien gentiment ; mais, d’un tel abruti, nous ne devons rien attendre d’autre que des comportements d’abruti. À peine nous sommes-nous croisés que je lui fis un croc-en-jambe, et il trébucha et heurta celui qui le devançait, qui, avant de s’accrocher à la rampe de l’Escalier, buta contre son voisin, qui fut projeté contre un ascendant, ce qui provoqua une brève bagarre. Cela faisait des révolutions que je rêvais d’entendre les cris de guerre de mes confrères ascendants et, encore davantage, les gémissements plaintifs de ces chiens de descendants ! Jamais musique plus mélodieuse ne chatouilla mes oreilles !

Le plus beau était encore à venir. Alors que mon niais de descendant se relevait, un  autre descendant, qui sautillait sur place depuis déjà quelques secondes parce que l’Escalier était bloqué, lui marcha sur le dos ! Bien fait pour lui ! Et toi, si tu n’étais pas un misérable descendant, je te remercierais. Je te fais plutôt cette promesse : le jour où nous vous exterminerons tous, tu connaîtras une mort rapide. D’ici ce grand jour, puisses-tu enfoncer à de nombreuses reprises tes chaussures dans les vertèbres des tiens !

Vous ne riez pas ? Sans doute auriez-vous préféré la mort de l’impertinent. Je vous comprends, mais cela est discutable. Ne préférez-vous pas le voir grimacer et gémir de douleur à chaque pas ? La mort était pour lui un châtiment trop doux ! Si cela ne vous suffit pas, écoutez les murmures superstitieux des descendants, contemplez leurs regards nerveux et fuyants. Allez-y, vous ne le regretterez pas. Tendez l’oreille, vous dis-je ! Vous ne souriez toujours pas… C’est donc qu’il vous faut plus pour rire. Je ne vous décevrai pas, vous pouvez compter sur moi !

 

 

Tous

Incident