17. Je me souviens du moment où nous avons découvert cet Escalier, bien qu’il me soit impossible de me rappeler  de quoi que ce soit précédant cette découverte. C’est comme si nous avions tous apparu en même temps que lui, ou comme s’il nous avait tous précédés. Qui sait qui en est le créateur ? Qui sait qui nous a fait apparaître à cet endroit ? Si vous vous voulez mon avis, il ne peut s’agir que de la même personne, un architecte sans doute dérangé qui n’avait rien de mieux à faire pour se divertir. Mais à l’époque, quand nous sommes apparus dans l’Escalier, nous avions bien d’autres soucis que ces questionnements existentiels et métaphysiques, qui sont nés bien après de notre ennui. Je disais donc que nous avions alors d’autres préoccupations, c’est-à-dire le partage de l’Escalier. Comme il était peu confortable de demeurer toujours au même endroit, tous s’entendirent sur le fait qu’il était impératif de se déplacer. Mais qui monteraient les marches et qui les descendraient ? Dès sa naissance, notre petite communauté fut déchirée par cette querelle. Certains proposèrent de monter et de descendre l’Escalier à tour de rôle, mais nous étions trop à l’époque (c’était bien avant que les déserteurs et les suicidaires commencent à nous abandonner) pour exécuter ces substitutions sans qu’il n’en résultât le désordre social et peut-être même une guerre civile. À demeurer sur place si longtemps, nos jambes devenaient de plus en plus douloureuses ; devant la nécessité de nous dégourdir, nous nous entendîmes pour tirer au sort. C’est ainsi que certains se retrouvèrent à monter les marches et que les autres se virent contraints à les descendre.

Si j’en juge à partir des rares conversations de mes semblables, tous semblent avoir oublié l’origine de leur position sociale. Certains n’y pensent même pas ; d’autres se considèrent comme étant des ascendants ou des descendants par nature. Il y eut une époque où les miens accordaient une certaine prééminence aux ascendants, mais cette opinion se transforma quand quelques-uns remarquèrent que l’Escalier était circulaire et que les ascendants ne montaient pas vraiment, quoi qu’ils en disent. Comme les résultats étaient les mêmes, qu’on descendît ou qu’on montât, certains descendants commencèrent à se considérer comme chanceux, ou même comme des élus ; plusieurs ascendants se mirent même à les envier. Devant une telle injustice, les esprits commençaient à s’échauffer et nous risquions de nous entre-déchirer. Heureusement, c’est à ce moment que nous remarquâmes que ceux qui descendaient étaient plus entassés les uns sur les autres que ceux qui montaient ; ce n’est pas surprenant : ils avaient pour territoire l’intérieur de l’Escalier et ils étaient aussi nombreux que les ascendants. Il en résultait aussi que leur temps de révolution était plus court et que leur vie était par conséquent plus répétitive. La colère se répandit alors dans les rangs des descendants et les ascendants, à nouveau fiers, ne daignaient pas s’arrêter pour écouter leurs contestations. J’ignore comment les choses auraient dégénéré si quelques descendants, incapables de supporter cette injustice ou peut-être désireux de préserver notre petite communauté en y rétablissant un certain équilibre dans les rapports de force, ne s’étaient pas jetés dans la cour intérieure, où nous pouvons encore apercevoir leurs restes. Il résulta de ces suicides, quelles qu’en soient les véritables causes, une paix durable pour nous tous. Les ascendants devaient combattre la gravité et les descendants étaient encore un peu plus entassés que les ascendants, sans compter que leur existence était un peu plus répétitive ; personne n’avait plus de raison d’être jaloux de la position des autres, bien que cela n’empêchât personne d’être fier du rôle qui était le sien, de considérer sa situation comme étant la meilleure et de s’en enorgueillir.

Mais ces troubles sociaux appartiennent au passé et plus personne ne s’en souvient, même vaguement, à part moi ; c’est que tout ce temps à tourner en rond a vite fait de purger la mémoire de tout son contenu. Je ne m’en plains pas, pas plus que mes confrères ne semblent le faire. C’est sans doute ce qui leur permet de continuer à avancer sans avoir conscience de l’absurdité et du caractère arbitraire de leur situation sociale.

Pour ma part, j’en ai assez ! À chaque fois que je passe près de cette porte qui se trouve à ma droite, j’entends son appel. Peut-être s’y trouve-t-il un véritable escalier qui descend réellement. Pour l’instant, je n’ai pas eu l’occasion de fuir, un ascendant me bloquant le chemin par sa proximité à chaque fois. Mais comme ma vitesse de révolution et la leur ne sont pas les mêmes, je pourrai, si mes calculs sont bons, prendre la fuite dans exactement trente et une révolutions. C’est à ce moment que je me trouverai le plus près de la porte et que je serai à mi-chemin entre deux ascendants, ce qui ne se produit qu’une fois les trois mille cinq cent soixante-douze révolutions descendantes. Si mes calculs sont mauvais, ce qui est bien possible car la vitesse des ascendants est irrégulière en raison de la fatigue que provoque leur ascension, je devrai recommencer tous mes calculs à partir du début pour prévoir la meilleure occasion. Et je ne suis pas imbécile au point de ne pas savoir que cette occasion peut bien se présenter avant que je les aie terminés et que, absorbé par la manipulation de formules complexes, je la manque. Mais si je demeure à l’affût, je risque d’être distrait et de faire une erreur de calcul, ce que je ne saurais me pardonner dans les circonstances. Vous comprenez donc l’embarras qui est le mien.

Il m’arrive parfois, quand j’en ai assez de prévoir le moment de ma fuite, de me demander ce qu’elle provoquera dans ma communauté. Me poursuivra-t-on ? Quel déséquilibre en résultera-t-il ? L’espace disponible pour chaque descendant s’accroissant alors, les ascendants crieront-ils à l’injustice ? L’un d’entre eux se jettera-t-il dans le vide par dépit ou par amour de l’équité ? Les ascendants voudront-ils envoyer l’un des leurs chez les descendants, ce qui ne rétablira pas pour autant l’équilibre ? Et parviendront-ils à décider lequel ? Les descendants y consentiront-ils ? En résultera-t-il une guerre intestine ? Peu importe, je ne serai plus là…

 

MIE = [(tm1/tm2) f]3/2 • ln ∑ √(dm1/dm2)

 

MIE : Moment idéal d'évasion

tm1: Temps moyen de révolution ascendante

tm2: Temps moyen de révolution descendante

f : coefficient de frottement

dm1: distance moyenne entre descendants

dm2: distance moyenne entre ascendants

 

 

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