23. C’est moi, qui suis sur la terrasse, qui vous parle maintenant. Bien qu’il vous soit impossible de voir mon visage, vous pouvez deviner à ma manière d’être adossé à la balustrade que je m’amuse follement du spectacle se déroulant sous mes yeux. Il y a de ces situations qui sont insupportables quand nous y participons et qui sont tout à fait comiques quand nous en sommes les spectateurs.

Il y a de cela bien longtemps, je tournais en rond dans cet Escalier. Je ne vous dirai pas si je descendais ou si je montais ses marches ; cela a encore moins d’importance maintenant qu’à l’époque. Il vous suffit de savoir que j’ai aussi jeté des regards furtifs, méfiants et même menaçants à tous ceux que je rencontrais. Je maugréais des insultes et lançais des malédictions à chacun d’entre eux, sans pourtant être capable de les distinguer les uns des autres. Leurs visages étaient tous livides, sans expression et à moitié couverts d’ombre. Pour cette raison, les autres formaient un tout que j’opposais à moi. J’allais même jusqu’à inclure dans ce tout l’Escalier lui-même. Il y avait donc moi et tout le reste, c’est-à-dire l’univers tout entier, ou du moins ce que j’en connaissais à l’époque. Et cet univers, aussi limité fût-il, semblait contenir toutes les configurations du possible, qui paraissaient d’ailleurs bien peu nombreuses. J’en étais venu à penser que l’Escalier tel qu’il était épuisait le possible. Cela vous fait rire ? C’est que vous n’y avez pas pensé comme il faut ! Dans un endroit où rien ne change, le possible se confond avec ce qui est, comme l’impossible avec ce qui n’est pas. Je sais que cela peut être difficile à comprendre autrement qu’abstraitement pour quelqu’un qui n’a jamais mis les pieds dans cet Escalier. Je vous avoue que j’ai de plus en plus de difficulté à comprendre ce mode de pensée et d’existence qui était le mien à l’époque ; voilà déjà si longtemps que je suis sorti de l’Escalier. Je ne garde de cette conception du monde bien limitée qu’un pâle souvenir s’effaçant un peu plus à chaque instant. Il n’est même plus juste de dire que je me souviens de ce que c’est que de vivre et de penser ainsi ; je dois m’imaginer ce que cela peut être, un peu comme quelqu’un n’ayant jamais vécu ce que j’ai vécu. Si l’on a oublié ce qu’on a vécu, aussi bien dire qu’on ne l’a pas vécu. Je sais bien que je vous parle de tout cela comme si je m’en souvenais un peu plus clairement que je n’ose le dire, mais, croyez-moi, ce n’est pas le cas. Je ne fais rien d’autre qu’une maladroite tentative de reproduire un état d’esprit qui était jadis le mien. Pourtant je me souviens d’avoir parcouru les marches de cet Escalier, sans pour autant m'en souvenir précisément. De tous mes états d’esprit et de toutes mes pensées, je n'arrive à me rappeler presque rien. Je me vois marcher dans cet Escalier de la même manière que j’y vois présentement ses occupants.

S’il y a un événement qu’il m’est possible de me remémorer clairement, c’est celui qui bouleversa tout. Mais cela n’est pas certain ; peut-être me suis-je raconté cette histoire si souvent qu’elle n’a plus rien à voir avec ce qui s’est passé. Peu importe. Alors que je passais encore une fois devant la porte se trouvant non loin de l’Escalier, une idée me vint à l’esprit : « Et s’il existait un escalier menant quelque part ? » Ce n’était pas qu’elle fût nouvelle, loin de là. Les plus sages d’entre nous l’évoquaient parfois, surtout pour en montrer l’absurdité. Ils prétendaient que cette idée naissait du contraire de ce qui existait, et comme tout ce qui existait était l’ensemble de ce qui pouvait exister, cet escalier était impossible. Ce qu’il y eut de particulier cette fois-là ne fut certes pas l’idée elle-même, mais le discrédit qui tomba au même moment sur le charabia de mes pairs. En quelque sorte illuminé, tout fébrile, en tremblant presque, je me dis alors : « Si un escalier menant à quelque part n’existe pas, il est probable qu’il ne puisse pas exister. Mais, avant d’en arriver à la conclusion, il faut en vérifier la prémisse. Il faut m'assurer qu'un tel escalier n'existe pas et seulement alors en aurai-je le cœur net. »

Il me sembla que si ledit escalier devait effectivement exister, il devait se trouver à un endroit où il nous était impossible de le voir. La porte qui se trouvait non loin de l’Escalier me paraissait être ce lieu où nul encore n’avait mis les pieds. Je me précipitai brusquement vers l’embrasure de la porte et une fois sur le seuil je me retournai vers les miens, qui me regardaient tous avec stupéfaction. Aucun d’entre eux ne me poursuivit, mais plusieurs d’entre eux me crièrent que je courais à ma perte, qu’il était honteux que je manquasse aux traditions, que je n’allais trouver de l’autre côté qu’un autre escalier semblable à celui-ci, etc. Je les ignorai et fis le grand saut.

J’avais raison ! Il y avait devant moi un escalier tel que je n’en avais jamais vu. Il descendait devant moi jusqu’à un palier, et là il continuait à descendre dans l’autre direction jusqu’à un autre palier. Pendant quelques secondes, je craignis que ce fût là un escalier en quelque chose différent du premier, mais qui ne menait pas quelque part pour autant. Mais à mon arrivée sur le second palier, j’aperçus une porte close. Anxieux, je l’ouvris et je débouchai à ma grande joie sur une terrasse qu’on pouvait voir du premier escalier. Pour les narguer, mais aussi pour les inciter à me suivre, je criai et je gesticulai pour attirer leur attention. Je ne sais pas s’ils ne m’entendirent pas ou s’ils m’ignorèrent. Tant pis pour eux. Il n’est pas question que je remonte pour tout leur raconter, car il n’est pas certain qu’ils voudront bien m’écouter et qu’ils me laisseront redescendre.

Vous comprendrez sans doute qu’après une éternité à marcher on éprouve le besoin de se reposer ; et c’est précisément ce que je fais. Il m’arrive parfois de m’ennuyer, mais je lève alors les yeux vers l’Escalier et je m’amuse du sort de ses habitants. Ils n’ont que ce qu’ils méritent ! S’ils sont incapables d’imaginer autre chose que ce qu’ils connaissent, l’Escalier leur convient parfaitement ; ils ne sauraient que faire d’une autre existence. Pour ma part, je me suis faufilé par une brèche et c’est dans le rire et l’extase que j’ai commencé ma nouvelle existence. Les frontières du réel comme du possible ont été repoussées et, quand j’en aurai assez de demeurer sur cette galerie, je me retournerai vers le brouillard qui nous entoure, tentant d’imaginer ce qui peut ou pourrait y exister. Avec le temps, je me retrouverai, comme celui qui (à ma grande surprise !) m’a précédé, à contempler d’un air songeur les brumes du possible.

 

 

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