23. Je n’arrive pas à y croire ! Cela s’est-il vraiment produit ? Ou est-ce plutôt une production de mon imagination ? J’ose croire que ce n’est pas le cas, mais comment le savoir ? Je n’en serai jamais certain. C’est qu’une machine bien réglée comme l’Escalier ne se dérègle pas facilement. C’est certain, il y a anguille sous roche.

Il n’y a pas si longtemps, je m’amusais comme toujours à épier les habitants de l’Escalier. Rien ne laissait présager ce qui s’est passé : une véritable surprise tout à fait imprévisible ! Comment aurais-je pu deviner qu’après des milliers et des milliers de révolutions de paix, les habitants se batailleraient. Ce n’était qu’une brève bagarre, mais, dans l’Escalier, où rien ne se passe, c’est quand même beaucoup.

Commençons par le début. Tout à coup, alors que je regardais le côté droit de l’Escalier, un bruit provint de la gauche. Quelqu’un semblait trébucher. Rien de comique à cela, c’est certain ; mais attendez, vous allez voir. Et puis non, je l’avoue, même sa manière de tomber était comique. Le pauvre trébucha, tenta de regagner son équilibre grâce à différents mouvements de bras rapides et saccadés, mais en vain ; il tomba de tout son long, poussa un petit cri strident, heurta un autre marcheur, qui émit un grognement — si on me demandait de le décrire, je serais bien embarrassé, car je n’ai jamais entendu un tel bruit : mais il était d’un tel ridicule que je pouffai de rire ; un tel cri, vous dis-je, ne peut pas être celui d’un homme, ou plutôt il ne peut être que celui d’un homme habitant l’Escalier — et gesticula, pour ensuite bousculer un autre marcheur, qui poussa de sa voix rauque un cri de guerre qu’il lui fallut interrompre après moins d’un seconde pour toussoter. Il reprit ensuite son cri, comme s’il ne s’était rien passé, et, réalisant le ridicule de son acte et blessé dans son orgueil, cria de plus bel et se jeta sur celui qui l’avait heurté, en brandissant ses bras comme s’il était animé par une série de petits spasmes. Il s’ensuivit d’autres cris, hurlements, braillements, et aussi une belle bousculade, où tous s’empoignaient pour se lancer dans le vide, mais heureusement sans succès. Certains de ces braves combattants, épuisés, tombèrent sur le sol, en haletant bruyamment, alors que leurs adversaires les giflaient avec le peu de force qu’il leur restait. Et soudain se fit entendre le cri : c’était un cri de terreur épouvantable, de ceux qui vous font immanquablement frissonner, mais prolongé si longtemps qu’il se déforma peu à peu pour se voir finalement étouffé par une toux violente. Il n’en fallait pas davantage pour calmer l’impétuosité de tous ces guerriers hardis, qui alors époussetèrent rapidement leurs vêtements, reprirent gentiment leurs places, reformèrent les rangs sans la moindre confusion, et poursuivirent leur interminable promenade. S’il ne m’arrivait pas depuis cet incident d’entendre de temps à autre des bredouillements, ce qui ne se produisait presque jamais avant, je croirais l'avoir inventé de toutes pièces.

Je ne suis pas niais : je sais que cet incident s’est produit parce que quelqu’un l’a provoqué. C’est bien connu, personne n’a trébuché depuis des centaines de milliers de révolutions ; on dit même qu’on continue de marcher même si on en a plus la force. Cet incident a donc un auteur. S’il y a un habitant de l’Escalier que je veux comme compagnon, c’est lui. Ah ! s’il me rejoignait, que nous ririons ensemble ! Allez, farceur, descends donc ! Je t’attends ! Nous leur jouerons des tours ensemble ; ça nous amusera et ça leur changera les idées.

 

 

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