26. On parle trop souvent de la folie pour la dénigrer, et la raison, celle de tous les jours, la plus mesquine d’entre toutes, récolte tous les éloges. Qu’on se le dise : il faut être fou pour demeurer sain d’esprit dans ce monde ! Et ainsi la dualité de la folie et de la raison vole en éclats. Celui qui est vraiment raisonnable, dans notre monde absurde et répétitif, sans couleur ni intensité, est irrémédiablement fou ; celui qui est fou, qui ne se résigne pas, est fou, c’est-à-dire qu’il est sensé et sage.

Notre monde en étant un effroyablement absurde, celui qui se veut raisonnable au sens habituel du terme ne peut adopter logiquement que des comportements résultant de son angoisse et de son ennui inévitables. Alors que tire-t-on de l’attitude raisonnable ? Rien, si ce n’est des tourments qu’on s’inflige soi-même, sans même y prendre plaisir. La position raisonnable est donc intenable et celui qui s’acharne à la soutenir est plus fou qu’un fou, encore une fois au sens habituel du terme. Celui qui est raisonnable, c’est-à-dire celui qui est véritablement fou, qui n’a plus toute sa tête, qui ne l’a même plus du tout, est celui qui tire les bonnes conséquences de son existence dans un monde absurde et qui agit en conséquence, c’est-à-dire qu’il est son propre tortionnaire, qu’il en souffre trop bête pour y prendre plaisir et qu’il continue sans même penser à s'arrêter, persuadé de la légitimité de ces tourments. Certes il a raison de souffrir s’il considère sérieusement sa misérable existence ; mais a-t-il raison de la considérer ?

Il faut avoir un esprit bien frivole pour être capable de rire et de s’amuser dans un monde aussi ennuyant et absurde ; c’est-à-dire qu’il faut être un fou. Cette folie, indissociable de la seule vraie sagesse, est la chose par quoi le monde et l’existence peuvent devenir supportables. Comment tourner sans arrêt en rond tout en étant heureux ? Impossible, sauf si l’on est fou. La folie est ce par quoi on se divertit de la situation guère enviable et immuable étant le lot des habitants de l’Escalier. Elle est multiforme en tant qu’elle se manifeste différemment chez chacun, en fonction de sa personnalité et de son imagination. Mais qu’elle donne naissance à des projets révolutionnaires, à des utopies tout aussi diverses qu’irréalisables, à des explications fantastiques de l’univers et de la condition humaine, à des absolus, il s’agit toujours de chimères grâce auxquelles on croit vivre décemment, ou du moins le pouvoir.

Jamais le fou n'avouera sa folie et c’est très bien ainsi, toute sa sagesse se trouvant précisément dans ce refus. Qui comprend les mécanismes de la tromperie ne peut plus y croire et est alors trop raisonnable pour être fou ; le bonheur lui sera toujours interdit. J’en sais quelque chose, moi qui, en faisant l’éloge de la folie, me rend incapable de croire à ses fictions. Sans doute devrais-je me taire et parler des illusions comme si elles étaient des vérités ; seulement ainsi me serait-il possible d’améliorer le sort de mes congénères. Il faut à tout prix que je me taise, ce discours ne pouvant leur faire aucun bien, s’il ne leur fait pas nécessairement du mal. Le seul salut possible pour nous tous se trouve dans l’espoir que les fous entraînent derrière eux ceux qu’on dit raisonnables, ce pour quoi on ne doit pas savoir que les fous sont fous.

J’en ai déjà assez dit, j’en ai même trop dit…

 

 

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