28. Je hais cette marche qui ressemble à toutes les autres et sur laquelle j’ai mis les pieds je ne sais combien de fois. Je déteste tout autant toutes les autres marches pour les mêmes raisons. Et que dire des visages livides de ceux que je croise ? Je leur arracherais bien les yeux, juste pour faire changement, juste pour voir. Ça ne pourrait certainement pas être pire. Vous dites qu’on pourrait très bien me réserver le même traitement ; en effet, pourquoi pas ? J’en ai aussi assez d’être celui que je suis et de toujours me sentir identique à moi-même. Depuis bien des révolutions, mon irritation n’est que contrebalancée par mon ennui. Ce sont toujours les mêmes pensées, les mêmes sensations et les mêmes impressions qui m’assaillent. Je suis toujours moi-même, qui suis toujours le même.

Qu’on m’arrache donc les yeux, ça fera sans doute changement ! Et, puisqu’on y est, qu’on me coupe les oreilles et le bout du nez, qu’on m’arrache les dents une à une, qu’on me brûle au fer rouge, qu’on m’écartèle, qu’on m’écorche vif, qu’on me garrotte, qu’on m’éviscère, qu’on me sectionne les tendons un à un, qu’on me dépèce, qu’on m’attache à la roue ! Ça sera toujours mieux que l’ennui et la répétition…

Allez, mon cher bourreau, où te caches-tu ? Te montreras-tu ? Je t’attends avec impatience. Peut-être ne viendras-tu jamais me libérer ? Il n'y a rien de surprenant à cela, puisque tu me fais bien plus souffrir en me laissant souffrir, en me laissant entre les mains de mon propre ennui. Ne pouvant compter sur ta pitié, devrais-je alors me faire mon propre tortionnaire ? En aurais-je la force ? Et si j’en avais la force, la permanence de mes souffrances ne m’ennuierait-elle pas autant ? Cette situation me serait-elle moins insupportable ? Au moins y aurait-il, je suppose, une certaine intensité…

 

 

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