30. Que j’aimerais pouvoir dévaler les marches en courant jusqu’à être pris de vertige ! Que j’aimerais pouvoir tourner les coins de l’Escalier à toute vitesse pour que toutes mes pensées s’effacent dans mes étourdissements ! Mais ces lourdauds se trouvant toujours devant moi et avançant d’un pas traînant me bloquent le passage ! Qu’ils se poussent donc ! Qu’ils me laissent donc passer ! Mais rien à faire, ils ne m’entendent même pas ! S’ils ont décidé de gâcher leur vie, doivent-ils pour autant obliger tout le monde à les imiter ? Qu’ils aillent donc tous au diable !

Ne me jugez pas trop rapidement en raison de ce qui peut vous sembler de l’impatience. Voilà des milliers de révolutions que je patiente, que je dépasse un de ces balourds quand j’en ai l’occasion ; mais c’est en vain que j’espère pouvoir tous les devancer : il y en a toujours devant moi et j’en suis rendu à me demander si leur nombre n’est pas infini. Que feriez-vous si vous étiez à ma place ? Pensez-y bien…

Si certains de mes congénères attendent un sauveur, c’est sans doute de moi qu’ils parlent sans même le savoir. C’est moi qui mets fin à leur misérable existence quand ils en éprouvent le désir mais n’ont pas la force et la détermination nécessaires pour passer à l’action. Vous dites que je suis un monstre ? Je ne crois pas l’être ; je dirais plutôt que je suis un bienfaiteur, même si j’y trouve aussi mon intérêt. Si vous y réfléchissez sérieusement, vous devrez bien le reconnaître. Voilà déjà une éternité qu’ils se plaignent tous de leur condition sans même tenter d’y changer quoi que ce soit. Certains prétendent espérer, mais ils se racontent des histoires puisque rien ne laisse présager un quelconque changement. Tout demeurera comme il a toujours été, à moins bien sûr qu’on y change quelque chose. Mais essayez donc de faire comprendre cela à ces têtes de linotte ! C’est donc moi qui leur épargne d’éternelles souffrances, parce qu’étant ce qu’ils sont ils ne peuvent que souffrir ; c’est moi, s’ils espèrent, qui les fais mourir alors qu’ils sont heureux, avant qu’ils ne connaissent la déception qui suivrait l'effondrement de leurs chimères.

Je ne fais rien de tout cela pour obtenir la reconnaissance de ceux que j’aide ; comment pourraient-ils me remercier ? Ne voulant même pas qu’ils puissent me jeter un regard reconnaissant, je les pousse toujours en arrivant par derrière. Je n’ai d’ailleurs que faire de la gratitude de ces loques humaines, de ces êtres sans force ni vigueur, de ces anémiques ! S’ils sont incapables de sensations fortes, s’ils se contentent de cette lente descente sans pourtant s’en accommoder, il est de mon devoir de les faire sortir de leur routine et de leur faire connaître la jouissance du vide et du vertige, de manière quelque peu brutale, j’en conviens. Mais cette jouissance, la dernière de leur vie et sans doute la seule, vaut bien plus que toute leur vie jusqu’à ce jour, et même si celle-ci se serait poursuivie éternellement si je n'y avais pas mis fin.

Ah ! que je rêve du jour où je pourrai courir à mon aise, sans être encombré de tous ces imbéciles ! Ce jour viendra, j’y travaille ! Et gare aux ascendants si certains d’entre eux passent de mon côté en prétextant une juste répartition de l’espace !

 

 

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