31. C’est moi, qui suis caché dans l’ombre, qui vous parle. Vous vous demandez pourquoi je suis là, seul dans les ténèbres. C’est que beaucoup me cherche… Je suis l’Architecte. Vous comprenez donc qu’il est mieux pour moi, et aussi pour les habitants de l’Escalier, que je demeure ici : les réponses que je leur donnerais ne leur plairaient pas, je détruirais leurs chimères, et alors ils ne trouveraient rien de mieux à faire que de me zigouiller. Je préfère l’ombre et le silence à leur compagnie. Certes, je pourrais retourné parmi eux sans leur dévoiler mon identité, mais ils se méfieraient de moi parce que j’arriverais de l’extérieur de leur monde : soit ils me reconnaîtraient, soit ils verraient en ma venue un présage bon ou mauvais, et feraient de moi un prophète ou un sauveur, ou encore un démon. Et même si je réussissais à me faire accepter comme l’un des leurs, je sais mieux que quiconque, mieux qu’eux, ce qu’ils sont vraiment. Je ne pourrais donc pas vivre parmi eux.

Par contre, à vous, je peux révéler mon secret, c’est-à-dire rien de moins que les origines de l’Escalier. Il y a de cela bien longtemps, à une époque précédant l’histoire et le temps (celui qui est mesuré en révolutions), les habitants de l’Escalier habitaient un édifice qui était bien différent. Ils bénéficiaient d’une certaine liberté, ce qui leur plaisait ; mais il leur était impossible de supporter les autres, leurs manières de penser et de vivre, de même que leurs opinions, même si cela ne les regardait pas. Ils voyaient l’immoralité en tout, dès qu'ils étaient un peu agacés par quoi que ce soit. Il en résulta d’interminables disputes entre les habitants de l’immeuble, si terribles que tous s’entendirent sur la nécessité de s’entendre et de mettre fin le plus rapidement possible à ce qui n’était rien de moins qu’une guerre de tous contre tous. Ils discutèrent, mais sans que personne ne fasse la moindre concession ; ce fut bien vite l’impasse. Il y avait déjà longtemps que je m’étais terré dans la cave, ne pouvant supporter ces disputes continuelles, quand on vint me chercher et m’annonça que j’avais été désigné pour trouver le moyen de résoudre cette crise. Ils me dirent que je pouvais m’y prendre comme je le voulais, pourvu que j’obtienne des résultats. Après de longues et pénibles réflexions, j’en vins à la conclusion que l’Escalier était la seule solution. Je leur ordonnai donc de le construire à partir des matériaux et de la structure de l’immeuble, et, une fois cela terminé, je leur attribuerai des positions précises et fixes, ainsi qu’un rythme de marche qu’il était interdit de changer.

Alors, quoi qu’ils en disent et pensent, c’est eux qui ont choisi ce mode de vie et ce monde. Et c’est pourquoi je les méprise tant.

Vous m’avez cru, n’est-ce pas ? Ah ! vous êtes aussi naïf que les habitants de l’Escalier. Je ne suis qu’un farceur qui s’amuse à vous raconter ses rêveries, si vous existez bien…

 

 

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