31. C’est moi, qui suis caché dans l’ombre, qui vous parle. Je vous ai menti, mais il est vrai que je suis l’Architecte. Vous vous méfiez et vous avez raison, mais pensez bien à ceci : l’Architecte de cette illusion architecturale doit être trompeur. Alors, si je mens, c’est donc que je suis vraiment celui que je prétends être.

Oui, je suis l’Architecte ; mais n’allez pas penser que c’est moi qui ai fait construire l’Escalier, ni même que j’en ai dessiné les plans. Vous n’y comprenez rien ? Ce n’est guère surprenant. Je devrai donc tout vous expliquer à partir du commencement.

Vous croyez sans doute que la manière de penser et de vivre des habitants de l’Escalier a été produite par celui-ci parce qu’il constitue leur environnement et parce que les structures de leur pensée et donc leur manière de vivre sont structurées par celui-ci ; et c’est une erreur qui, tant que vous ne la corrigerez pas, vous empêchera de comprendre comment les choses se sont vraiment passées. Vous prenez la cause pour l’effet et l’effet pour la cause. Les habitants de l’Escalier sont apparus avant celui-ci — je ne saurais dire combien de temps avant, mais cela n’a au fond pas vraiment d’importance — et donc celui-ci ne peut avoir structuré leurs manières de vivre et de penser. Et pourtant, vous l’avez sans doute remarqué, ces dernières ressemblent grandement aux structures de leur environnement. Faut-il voir là un hasard ? Aucunement. D’ailleurs, sachez qu’une telle chose n’a jamais existé, qu’elle n’existe pas davantage maintenant et qu’elle n’existera jamais. Le hasard n’est que le nom que les superstitieux donnent à leur ignorance. Mais je m’égare encore une fois. Ou en étais-je ? Ah oui, comment peut-on expliquer les ressemblances qu’on peut observer entre les structures de l’Escalier et celles de ses habitants, si les premières n’ont pas structuré les secondes ? Allez, faites preuve d’un peu d’imagination. Eh oui ! vous avez bien vu : ce sont les structures des habitants qui ont structuré les structures de l’Escalier, ou, pour le dire autrement, qui ont donné naissance à l’Escalier. Cela vous semble improbable, voire impossible. Pensez bien à ceci : une idée doit nécessairement correspondre à une perception ou à une combinaison de perceptions. Vous ne voyez toujours pas ? Ma foi ! il faut donc tout vous expliquer ! Soit, je le ferai… Vint un moment — j’ignore exactement quand, mais, encore une fois je vous le répète, cela n’a pas la moindre importance ! — où les structures intellectuelles des habitants se structurèrent de manière à ce que l’idée de l’Escalier fît son apparition dans leur esprit. Cette idée ne pouvant exister sans que ne lui corresponde une combinaison de perceptions, l’Escalier fit son apparition au même moment que son idée.

Alors, s’il en est ainsi, comment puis-je prétendre être l’Architecte de l’Escalier ? Il serait tout à fait naïf de croire que les habitants de l’Escalier sont conscients du fonctionnement de leurs structures internes et de celles du monde. Voilà donc ce qu’ils pensèrent dès qu’ils eurent l’idée de l’Escalier et que celui-ci apparut : s’il existait un Escalier, il devait donc exister un Architecte. Ils eurent donc l’idée de l’Architecte, et comme cette idée devait correspondre à une perception ou à un ensemble de perceptions, me voici donc. Pensez-y bien et vous verrez que ma logique est implacable, que les choses n’ont pu que se passer ainsi.

 

 

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