32. Me voilà dans de beaux draps ! Que vais-je faire ? Puis-je même faire quelque chose ? Si seulement je pouvais m’arrêter un peu pour penser, mais non, on me pousse à chaque fois, en m'ordonnant d'avancer.

Cela m’apprendra à être curieux. N’étais-je pas bien dans mon cabinet ? Ne pouvais-je pas m’y asseoir et méditer ? Et j’ai tout perdu… Pourquoi ? J’ai été trop curieux, vous ai-je déjà dit ! Je vous raconte. J’étais assis et je méditais paisiblement quand surgirent des cris et quand les habitants de l’Escalier firent un tel vacarme que les murs et le plafond de mon cabinet en tremblaient. Curieux de savoir ce qui se passait, mais aussi irrité de m’être fait dérangé, je sortis de mon cabinet et marchai vers l’Escalier. Dès que j'y mis les pieds, on m’agrippa et on me roua de coups, certains me criant haineusement : « Salaud d’ascendant ! », d’autres me vociférant ces menaces : « Tu vas voir, on va te faire faire une jolie promenade jusqu’à la cour intérieure ! » Et soudain, un cri inhumain nous glaça tous le sang et mit fin à la bataille. Tous regagnèrent leurs places, et alors que j’allais faire de même, on me prit par les bras avant que je ne puisse quitter l’Escalier, et ils me dirent, sifflant chaque syllabes entre leurs dents : « Eh ! où vas-tu, toi ? » Ils me traînèrent de force vers une place de descendant qui était libre et qu’ils croyaient être la mienne. Et ils reprirent leur promenade ; ou plutôt nous la reprîmes

J’essaie de poursuivre mes réflexions, mais en vain. Je n’arrive ni à me concentrer ni à penser clairement. C’est que cette routine infernale ne me convient aucunement ! Je ne sais pas comment je pourrai faire ce qui est le plus important, toute personne ayant un peu de bon sens étant nécessairement d’accord avec moi pour dire que c’est me questionner sur ma propre existence.

Je vois bien que cette bagarre, si elle était un embouteillage ou si elle était le résultat d’un embouteillage, pourrait ébranler mes thèses. Si seulement j’arrivais à les fixer dans mon esprit quelques instants ! Je ne suis pas capable de penser assez clairement pour voir quelles pourraient en être les conséquences. Il faudrait d’abord savoir ce qu’est exactement un embouteillage, en donner une définition précise, et puis en connaître les causes, etc. Mais quelques révolutions ont déjà fait fuir mes idées et réduit mon cerveau en bouillie.

Il me faudrait fuir, mais tous me surveillent, me considérant comme un traître, un déserteur. Ils ne me laisseront jamais partir, du moins jamais vivant. Et si j’arrivais à prendre la fuite, je ne serais pas plus avancé. Les bruits qui proviennent des fenêtres de mon cabinet, chaque fois que je tends l’oreille quand je passe tout près, me font croire le pire : on m’a volé mon cabinet ! J’ignore qui m’a joué ce sale tour, mais je ne pourrai probablement jamais récupérer ma propriété puisqu’il en a sans doute verrouillé la porte, de crainte que je ne revienne. Je n’ai alors plus d’espoir. J’ignore combien de temps je pourrai supporter cette nouvelle vie. Quand j’en aurai assez, il ne me restera plus qu’à sauter dans le vide.

 

 

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