33. L’Escalier dans lequel nous vivons est le responsable de tous nos maux ; nul n’ose prétendre le contraire. Mais faut-il pour autant y voir une fatalité ? L'Escalier n’a certainement pas toujours existé comme il existe aujourd’hui, et si c’était le cas, il ne faudrait pas en conclure qu’il est nécessaire qu’il continue d’exister ainsi.

Certains voient dans l’Escalier une création naturelle, ce qui lui confère une nature sacrée. C’est pour cette raison qu’ils n’envisagent pas de le transformer ; et s’il leur arrivait d’avoir cette idée, ils y verraient un sacrilège passible de mort. Craignant d’attiser la colère de la Nature ou de la Divinité, ils sacrifieraient les blasphémateurs pour en apaiser le courroux. Mais, même en supposant que ces entités existent bien et qu’elles se fâchent contre nous tous, avons-nous quelque chose à perdre ? Peuvent-elles nous réserver un sort plus misérable ? Leur goût pour la cruauté et la vengeance, dira-t-on, est sans limites. Mais, sans vouloir m’attarder longuement à ces spéculations métaphysiques, jamais je ne voudrais me soumettre à un Être supérieur s’il se montrait si injuste à notre égard, jamais je ne verrais dans sa cruauté une justice qui m’échapperait puisque je ne suis qu’un simple mortel, pas plus que je ne me résignerais sous prétexte que c’est là mon sort. Mais il faudrait d’abord que je sois capable de croire à toutes ces chimères…

Si, comme je le crois, l’Escalier est une construction humaine, il me semble évident que nous pouvons le modifier pour l’adapter à nos besoins et désirs. Mais encore, tous ne seront pas d’accord avec moi, bien qu’ils s'entendent avec moi en ce qui concerne les origines de l’Escalier. Ils se défendent de cette manière : « Nous ne nous souvenons pas que le monde ait jamais été autrement ; l’Escalier est ancien, de même que toute l’organisation sociale et politique qui en découle. Nous ne pouvons que nous montrer respectueux face à ces institutions ; si elles étaient mauvaises, il y a bien longtemps que nous les aurions changées. Et si elles ne sont sans doute pas parfaites, ce sont probablement les meilleures. » Que des paroles d’hommes sans vigueur ni imagination, voilà ce dont il s’agit ! Ce n’est que par lâcheté et par habitude qu’ils défendent l’Escalier. Mais s’ils voulaient un jour réfléchir sérieusement, ce qui est grandement improbable, il est de mon devoir de les y aider. Si l’Escalier a bien été conçu et construit par des hommes, il n’a pas toujours existé. Il est donc raisonnable de supposer qu’il s’est écoulé un certain temps avant la construction de l’Escalier, époque plus ou moins longue à laquelle les hommes ont vécu différemment. Ceux-ci avaient sans doute des institutions plus ou moins anciennes auxquelles ils étaient attachés et qui leur semblaient justes en raison de leur antiquité. Imaginons maintenant les projets de l’Architecte de l'Escalier dans ces conditions. Ceux-ci n’ont-ils pas détruit un mode de vie qui avait fait ses preuves ? En quoi l'Escalier pouvait-il être considéré meilleur que les institutions qui le précédaient ? Celles-ci n’étaient-elles pas plus anciennes ?

C’était une erreur, dira-t-on, qu’il ne faut pas répéter en détruisant l’Escalier. Cela me semble une manière bien étrange de raisonner, si effectivement on raisonne bien. Je peux reconnaître, dans cette logique que je ne partage pas, que l’Escalier a maintenant fait ses preuves, alors qu’il ne les avait pas faites quand on a détruit les structures déjà en place pour le construire. Si je ne m’abuse, on admet alors qu'il est possible qu’une structure n’ayant pas fait ses preuves le fasse plus tard, et qu’il faut lui donner sa chance, ce qui devrait plutôt encourager mes contemporains au changement, puisque l’Escalier, quoi qu’ils en disent, leur est nocif ; l’argument de l’ancienneté n’est qu’un baume trop faible pour pouvoir apaiser leurs souffrances. Je vais même jusqu’à penser qu’ils ne croient pas sérieusement ce qu’ils crient tout fort ; ils hurlent uniquement pour ne pas entendre ce qu’ils se disent tous à voix basse.

S’ils défendent ainsi l’Escalier, il leur faut au moins admettre une multiplicité de structures possibles ayant plus ou moins de valeur, ce qui est déterminé par le critère de l’ancienneté. Mais s’ils continuent à s’acharner, à préférer les institutions actuelles aux anciennes et aux futures, c’est parce qu’ils ont d’autres raisons : une peur du changement, un manque d’imagination, une lâcheté incurable, une position sociale qu’ils jugent avantageuse, etc. En rien les conditions de vie actuelles ne peuvent nous permettre de défendre l’escalier : il faut donc chercher ailleurs les motifs des conservateurs.

J’imagine que les rétrogrades me feront l’objection suivante : « Les institutions, quelles qu’elles soient, sont toujours appropriées dans certaines conditions sociales particulières. Il faut expliquer la construction de l’Escalier et la destruction des structures antérieures par des changements subvenus dans ces conditions. Quant aux changements dont vous parlez, ils sont impossibles puisque les conditions sociales sont les mêmes depuis le début de l’ère de l’Escalier. Le moment n’est pas le bon pour une métamorphose sociale. » Parfait, il y a bien des conditions favorables à l’apparition ou à la désintégration de certaines institutions, mais je refuse d’en conclure cet appel à l’inertie. Il faudrait d’abord vérifier si effectivement les conditions sociales n’ont pas changées depuis la construction de l’Escalier, tout comme il faudrait savoir si ces conditions impliquent nécessairement la formation de celui-ci, mais ce n’est pas ce que je répliquerai aux conservateurs. Il me semble préférable de m'intéresser aux conditions sociales en général pour démasquer ce sophisme n’ayant même pas pour qualité d’être subtil. Mes adversaires comprennent tout à l’envers, ou feignent de le faire : ces conditions ne nous sont pas préalablement données, avant les institutions ; elles en résultent plutôt. Ainsi, si les conditions sociales sont les mêmes depuis la construction de l’Escalier, c’est que ce dernier les reproduit directement ou indirectement. Légitimer ainsi le maintient de l'Escalier, c’est prendre les conséquences pour les causes. Si l'on pense ainsi, il est probable que les conditions propices à de quelconques changements n’apparaîtront jamais. Alors, s’il faut donc changer les conditions sociales pour les rendre propices à de grands changements institutionnels, c’est d’abord par la prise de conscience de la possibilité de ces changements, et même de leur nécessité.

Ne sachant plus où donner de la tête, les opposants aux changements sociaux iront jusqu’à prétendre qu’il n’en a jamais été autrement, que les choses ont toujours été ainsi et qu’elles ne peuvent être qu’ainsi. C’est se cacher la provenance des matériaux constituant l’Escalier et nier le recyclage architectural grâce auquel il est apparu. Mais, dira-t-on, on ne peut construire que le même avec le même. C’est être aveugle et imbécile ! L’agencement des différentes composantes d’une structure est plus déterminant que les composantes elles-mêmes : les possibilités sont nombreuses et il faut être bien borné pour ne pas le voir ! Ne pouvons-nous pas aussi transformer ces matériaux, les rendre tout autres ? Et qui a dit que les matériaux à notre disposition étaient à ce point limités ? Croyez-vous vraiment qu’il ne se cache rien sous le brouillard dont vous avez entouré l’Escalier, pour donner l’illusion qu’il n’y a rien d’autre au monde ?

 

 

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