34. On a suffisamment parlé de moi sans m’avoir donné l’occasion de prendre la parole et de me défendre. Il me semble que vous avez vite fait de me condamner en oubliant ce que je suis : un escalier. Comment pourrais-je alors être coupable ? Je suis ce que je suis, mais je n’ai certainement pas décidé d’être ce que je suis, ce qui présupposerait que j’aie existé avant d’exister. Et si j’avais pu décider ce que je voulais être, je n’aurais peut-être pas voulu être un escalier, et certainement pas cet escalier-là ! En effet, les escaliers normaux, s'ils existent, ont une vie beaucoup plus intéressante que la mienne, et puis leur existence a un sens, contrairement à la mienne. Ils servent à rejoindre deux points de l’espace n’étant pas à la même hauteur, ce qui leur assure de nombreux visiteurs ainsi que des moments de solitude et de repos. Pour ma part, j’ai toujours de la compagnie, et, par malheur, toujours la même. On me piétine inlassablement, toujours aux mêmes endroits, et j’en deviens tout usé. Je m’ennuie donc tout autant que ceux qui progressent sur mes marches, et ma situation est aussi déplorable que la leur, sans compter que je vieillis prématurément de l’utilisation excessive qu’ils font de moi. N’allez donc pas m’accuser ! Je suis une victime au même titre que ceux qu’on dit être « mes prisonniers ». S’il vous faut absolument un coupable, tournez-vous vers l’architecte de cet édifice. Moi, je n'y suis pour rien et je n’y peux rien. Je suis tel qu’on m’a fait et il m’est impossible de me métamorphoser.

Dans des moments de lassitude comme j’en ai beaucoup, il m’arrive de me demander quelle peut bien être ma fonction. Si je me compare aux autres escaliers, que je n’ai d’ailleurs jamais vus et que j’imagine seulement à partir de mes propres défauts, je n’aboutis jamais à rien. Mais l’architecte qui m’a dessiné et qui a dirigé ma construction devait bien avoir une idée en tête. Cela est évident : je sers à rejoindre des points de l’espace étant à la même hauteur et à donner l’impression qu’ils ne sont pas à la même hauteur. Et puis ? Mon architecte n’est peut-être pas aussi dément qu’on pourrait le croire ; je suis même prêt à reconnaître que je me suis peut-être emporté trop rapidement. Comment pourrais-je être en rogne contre mon créateur, puisque sans lui je n’existerais pas ? J'existe et le fait d'exister est tout de même mieux que de ne pas exister, même s’il m’a fait tel que je suis.

Voilà une éternité que j’écoute attentivement les conversations de « mes prisonniers » et, même s’ils ne sont pas bavards, j’en sais assez pour pouvoir dire qu’ils sont pour la plupart des imbéciles et parfois même des fous. Et, croyez-moi, il est préférable qu'ils soient enfermés au lieu d'être en liberté et ailleurs, s’il y a bien quelque chose ailleurs, s’il n’y a pas seulement l’édifice qui me soutient. Vous me trouvez rude, peut-être même injuste ; je vous fais remarquer que moi et mon architecte n’obligeons personne à demeurer ici. N’y a-t-il pas une porte tout près, qui n'est rien de moins qu’une sortie hors du cercle infernal ? Pourquoi ne l’empruntent-ils pas si leur sort leur déplaît ? Je n’oblige personne à monter ou à descendre mes marches ! Mais « mes prisonniers » s’entêtent quand même à le faire ou s’y contraignent mutuellement. Que puis-je y faire ?

C’est vrai, je me fâche encore et je dis n’importe quoi. Vous me pardonnerez, car comment pourrais-je être autrement ? Comment pourrais-je ne pas être aigre, moi qui suis tel que je suis, c’est-à-dire un escalier infirme par nature ou, si vous préférez, de naissance. Quant à « mes prisonniers », il reste à savoir s’ils sont naturellement niais et fous et ce serait pourquoi on les a enfermés ici ou s’ils sont devenus ainsi par ma faute et par celle de mon architecte, parce qu'ils tournent toujours en rond. Il en résulterait leur incapacité à imaginer qu’il leur est possible de vivre autrement, et, dans les pires cas, l’ignorance la plus totale de leur situation. À vrai dire, je ne sais trop quoi en penser.

 

 

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