4. C’est moi qui descends l’Escalier et qui tente, aussi bien que je le peux, de dissimuler un sourire en coin qui apparaît malgré moi sur mon visage. Je suis de ceux qui ont compris l’absurdité de leur condition et qui sont assez malins pour en atténuer les tourments. Je pourrais bien fuir et j’y ai pensé ; mais pour aller où ? Il n’y a que du vide tout autour et l'Univers semble bien se réduire à cet édifice. Cet Escalier étant presque tout ce qui existe et ce qui existe étant sans doute mieux que le néant, il a bien fallu m’en accommoder. Je suis à ce point fier de ma sagesse que je la garde jalousement pour moi ; tous ne pourraient d’ailleurs pas la partager, bien que tous voudraient le faire si seulement ils en prenaient connaissance. Comme je ne veux pas provoquer une guerre civile qui déchirerait de l’intérieur notre petite communauté, je ne dis rien à mes confrères. Mais à vous, puisque vous n’êtes pas des nôtres et puisque vous n’existez peut-être pas, je peux tout dire.

Si l’on a à tourner en rond dans un Escalier, mieux vaut descendre que monter : cela demande bien moins d’énergie. Vous voyez donc pourquoi je n’ai pas révélé le fruit de mes réflexions à mes confrères. Imaginez qu’ils veuillent tous descendre ! Je préfère pour ma part ne pas y penser et garder ma sagesse pour moi. Et puis que pourrait en tirer un sot qui est incapable de savoir qu’il tourne en rond, ou qui le sait mais s’acharne tout de même à gravir les marches une à une, croyant adopter ainsi une attitude noble face à l’absurdité de son existence. C’est pourquoi, à chaque fois que je croise un ascendant, je ne peux m’empêcher de ricaner ou de sourire. Ce n’est pas par méchanceté, mais je ne peux pas m’empêcher de les trouver ridicules. Mais assez parlé ! L’expression anormalement enjouée de mon visage et mes murmures pourraient leur mettre la puce à l’oreille. Ce serait alors la fin de notre petite communauté et aussi celle du seul spectacle pouvant me divertir.

 

 

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